Accueil > Interventions > Le blog > Accord budgétaire wallon

Blog

Accord budgétaire wallon

Je sais que le sujet est d’un abord un peu abrupt, mais il me faut vous dire quelques mots au sujet de l’accord que vient d’adopter le gouvernement wallon sur la trajectoire budgétaire régionale pour les trois prochaines années, annoncé en début de semaine.

Même si, comme Bertrand Henne, j’ai été stupéfié par la tonalité quasiment guillerette de la communication du gouvernement (qui, tout sourire, maintient ses cadeaux aux plus riches, notamment sur les droits de succession), ce budget se traduira bel et bien — comme l’a souligné l’opposition — par de multiples hausses du coût de la vie pour les gens ordinaires : explosion des tarifs TEC confirmée dans la trajectoire (mais sans en piper mot), réduction de plus de 6% des moyens alloués aux maisons de repos (qui devront donc répercuter sur leurs résidents, en plus de l’inflation, alors que les retraites sont par ailleurs bridées : des situations extrêmement dures sont à venir), vignette automobile (qui ne sera compensée que partiellement), etc. Un dérisoire « job bonus » de quelques dizaines d’euros pour les plus chanceux sera loin de compenser ces nouvelles coupes sombres dans le budget des ménages.

Seule bonne nouvelle : le gouvernement fait marche arrière sur les coupes qui étaient annoncées dans les Allocations familiales et je pense qu’on le doit clairement à la jeunesse mobilisée, sans laquelle il ne fait pas de doute que le couperet serait tombé là-aussi. Aux jeunes manifestants qui ont vécu difficilement les derniers jours, je dis bravo et merci ! Votre lutte n’est pas sans effet !

Mais cette trajectoire budgétaire triennale se démarque aussi et surtout par tout ce qu’elle ne contient pas.

Le gouvernement n’annonce pas le moindre engagement chiffré concernant le logement public (il est à peine question d’un « droit de tirage » dont le montant n’est pas précisé ainsi que d’un « projet pilote » visant à « mobiliser l’investissement privé »). Il annonce par contre une augmentation des loyers dans le cadre du « loyer chaud », qui « contribuera au refinancement des sociétés de logement », ainsi que la privatisation de certains logements, ce qui signifie que l’offre de logement public va encore baisser alors qu’elle est déjà beaucoup trop basse tandis qu’il reviendra sans doute aux locataires sociaux de financer le déficit inquiétant de leurs bailleurs. Pour rappel, le gouvernement Di Rupo avait investi 1,7 milliard dans le logement public et c’était loin de suffire.

Concernant le soutien à la rénovation énergétique du logement privé, une enveloppe de 250 millions d’euros par an (150 M en 2027, 300 M en 2028 et 2029) est annoncée à grands fracas alors qu’elle marque une baisse significative par rapport au niveau en vigueur avant que le gouvernement ne taille dans les primes énergétiques (même sans tenir compte des 25% d’inflation qui sont passés par là depuis lors). Détail à ne pas louper, le communiqué précise de surcroît que les aides prendront désormais la forme de « prêts aidés » (et donc plus de primes) qui, de surcroît, sont conditionnés à un double saut de label PEB (hors photovoltaïque), souvent difficile à atteindre avec l’enveloppe maximum de 75.000 EUR : autrement dit, seuls les ménages capables d’investir sur fonds propres en plus des prêts à taux zéro pourront bénéficier de ceux-ci. Je ne rentre pas ici dans le débat de fond sur le sujet (il est particulièrement difficile de mettre en place un système de soutien à la rénovation équitable et efficace, on pourra en parler une autre fois) mais ici encore, constatons un très fort désengagement (quoi qu’en dise la com’ de l’Elysette) et une grande inégalité.

En ce qui concerne le soutien aux mobilités actives, pourtant tellement déterminant pour gagner de l’argent et pour en faire gagner aux ménages — vraiment l’investissement sur lequel miser à fond en période de crise —, les engagements, déjà pas bien gras, fondent comme neige au soleil : de 250 M€ sur sept ans à … 121 M€ dans le nouveau plan. En tenant compte de l’inflation, on est à plus de 60% de baisse des engagements ! La prochaine fois que vous entendrez « Les Engagés » vous expliquer qu’ils soutiennent les mobilités actives, vous saurez quoi leur répondre.

Pour le transport public, c’est encore plus net : le sujet n’est tout simplement pas évoqué dans l’accord. On suppose qu’en vertu du nouveau statut de l’Opérateur de transport wallon (OTW), le gouvernement lui refile complètement la patate chaude, sans plus porter aucune ambition propre en la matière (il est vrai que la politique tarifaire délirante qui lui est imposée va peut-être avoir pour effet de réduire le nombre d’usagers). Alors que la « vision FAST » est toujours d’actualité (prévoyant un report modal vers les transports publics absolument inatteignable), c’est juste sidérant.

Signalons encore que si le gouvernement communique sur une prétendue augmentation des moyens affectés à la Voie d’eau (avec 63 M/an), l’examen montre en fait une baisse sensible par rapport à ce que le précédent gouvernement y a investi (70 M/an, soit un différentiel d’environ 20% en tenant compte de l’inflation).

Et puis des politiques essentielles comme l’adaptation au changement climatique (33 M), la prévention des feux de forêt (4,5 M par an — le premier Canadair wallon ne sera pas commandé avant longtemps !), l’économie circulaire (8 millions) ou le soutien à la recherche appliquée (8 millions) reçoivent des financements dérisoires par rapport aux enjeux et à leur impact positif potentiel, même si l’annonce d’une trajectoire sur trois ans permet au gouvernement de se faire plaisir en triplant les montants nominaux.

Mais le pire, dans ce catalogue des horreurs, concerne sans doute les pouvoirs locaux, qui sont utilisés sans vergogne comme variable d’ajustement par le gouvernement. Celui-ci prévoit en particulier une réduction de 2% par an de l’indexation du Fonds des communes, trois années de suite, sur les exercices 2027, 2028 et 2029, soit plus de 6% de baisse au total, alors que les finances communales ont déjà enduré des coups de boutoir à répétition ces dernières années. Pour la Ville de Liège, qui devrait toucher 170,8 millions d’euros de ce Fonds en 2026, cela va représenter une perte systémique (qui impactera tous les budgets futurs) d’environ 10,5 millions d’euros par an, qui vient s’ajouter aux 16 millions d’impact direct de la mise en coupe de l’assurance-chômage (les impacts indirects ne sont pas encore quantifiables précisément, mais ils seront colossaux), à la fin des Aides à l’emploi qui rendaient possible de multiples services collectifs, à la diminution drastique du soutien aux investissements (fin de la Politique intégrée de la ville, notamment) et à l’arrêt pur et simple du « Plan Oxygène ». Quant aux iniques « cotisation de responsabilisation » en matière de pensions (qui exonère la bourgeoisie péri-urbanisée de régler le coût différé du service public dont elle a bénéficié quand elle était en ville, faisant tout retomber sur des urbains appauvris), le gouvernement prétend avoir réglé le problème alors qu’il ne propose rien d’autres que des « avances de trésorerie remboursables », juste de quoi différer un peu le payement donc.

On était déjà à l’os. Je ne sais pas comment il va être possible d’absorber ces coupes supplémentaires. Ce qui est certain, c’est que de multiples investissements qui sont essentiels pour préparer l’avenir ou pour assurer le bien-être des Liégeoises et des Liégeois sont reportés, les uns après les autres, aux calendes grecques. Ce défaut d’investissement va faire boule de neige : ce qu’il faudra payer pour rattraper la sauce (par exemple pour réparer des voiries qu’il n’aura pas été possible d’entretenir) sera beaucoup plus lourd que ce que rapportent les économies actuelles, sous la férule du MR et des Engagés.

Bien entendu, le gouvernement et les partis qui le soutiennent savent tout cela parfaitement. Et il apparaît à présent que ce garrotage en règle des grandes villes a été cyniquement, méthodiquement planifié, en vue d’organiser un chantage sur la « réforme » des provinces, pour laquelle une majorité qualifiée est requise au Parlement. La chose est dite explicitement, sans même chercher à masquer la violence de la manœuvre : si le PS — qui gère la plupart de ces grandes villes persécutées — consent à voter la suppression des Provinces (et accepte au passage une nouvelle fragilisation des pouvoirs locaux face à un pouvoir régional qui entend régner en maître), une discussion pourra s’ouvrir, dit le gouvernement, sur l’indispensable refinancement des villes. Si par contre le PS refuse ce chantage abject, c’est une vague de misère qui s’abattra sur les villes, sur leurs habitants, sur les agents publics,…

Je crois qu’il vaut mieux que je ne commente pas plus avant cette vilénie, cette indignité, afin de ce pas perdre mon calme. Dans un monde normal, elle susciterait une levée de boucliers généralisée, mais je crains que nous ne soyons toutes & tous trop assommés pour parvenir à réagir avec la force qui conviendrait.

 

Les derniers articles publiés sur le site