Je crois que nous sommes une société qui, tout en protestant en permanence du contraire et même en théatralisant une affection factice pour eux (« Viva for life » sera bientôt de retour !), déteste profondément les enfants.
Chaque jour, j’en observe les signes et cela me révolte immensément.
Nous ne parvenons d’évidence plus à fournir une instruction minimale à l’ensemble de la jeunesse (mêmes si les enfants issus de classes plus privilégiées s’en sortent bien), comme en atteste la dégringolade dans les tests PISA. Les bases les plus élémentaires de la culture générale semblent ne pas avoir été transmises à d’immenses contingents d’adolescents, qui se retrouvent bien peu outillés pour affronter le monde terrible qui les attend.
L’accès au sport ou à l’éducation artistique, à l’apprentissage précoce des langues — tellement déterminant — sont l’apanage des enfants qui ont la chance d’avoir une famille impliquée, disponible (travailler à temps-plein et assurer le périscolaire est une gageure) et suffisamment nantie (oh, que le mois de septembre, où il faut payer toutes les inscriptions, est difficile à négocier !). Alors qu’il serait tellement pertinent, indispensable, d’organiser cela pour TOUTES & TOUS dans le cadre scolaire, comme on le fait en Allemagne. De repenser entièrement l’école, ses lieux et ses temps, autour de cette ambition émancipatrice.
L’état d’une très grande partie de nos bâtiments scolaires est affligeant, que ce soit sur le plan des sanitaires, de l’adaptation aux fortes chaleurs, de la prévention en matière de santé (amiante, polluants chimiques en tous genres, renouvellement d’air, etc) ou simplement de leur décrépitude générale.
L’aménagement urbain est à l’avenant : à part quelques aires de jeu ici et là, notre société aménage ses villes dans le plus parfait mépris des plus jeunes. Nous tolérons une mise en danger quotidienne des enfants, par la vitesse, par l’incivisme automobile (on en parle de ces mamans contraintes chaque jour d’emprunter la voirie avec leur poussette parce que le trottoir est encombré de bagnoles ?), par la pollution de l’air (qu’ils respirent bien plus que les adultes et qui les affecte également de façon plus importante). Et lorsqu’on obtient enfin un itinéraire cyclable desservant les principales écoles du centre-ville, il est fermé à la première occasion (on en parlait hier) et les paroles déshumanisantes prolifèrent par centaines sur les réseaux sociaux. Parmi tous ces commentaires infâmes, je relève par exemple celui-ci, signé par Mme Corinne Q., qui, quand on souligne la mise en danger des enfants, réplique : « Les forains rapportent à la ville, eux... ».
Il est frappant de noter que les mesures d’austérité décidées par les différents gouvernements de droite visent particulièrement les enfants et la jeunesse : explosion du prix du minerval dans l’enseignement supérieur, fin de la gratuité pour les enfants dans les académies, suppression des repas scolaires gratuits dans les écoles connaissant les plus grandes difficultés sociales, report de deux mois de chaque indexation des allocations familiales, baisse drastique du financement du matériel scolaire, obligation faite aux communes de rendre payantes les garderies scolaires, non-indexation des subsides aux crèches et diminution du nombre de places d’accueil (1700 en moins, quand même), suppression des Aides à l’emploi (APE) pour les pouvoirs locaux (qui servaient notamment pour financer l’accueil de l’enfance), diminution drastique des moyens alloués au secteur associatif (dont une grande partie est impliquée, d’une façon ou d’une autre, dans le soutien à la jeunesse, le sport, la culture…). Et puis la réduction de la déductibilité des pensions alimentaires (je suis encore estomaqué de l’inventivité perverse qu’il a fallu pour imaginer une telle mesure) fragilisera un peu plus encore les parents solos.
Même les mesures d’austérité qui semblent plus « générales » touchent en fait particulièrement les familles. Les exclusions du chômage, en particulier, auront pour effet mécanique de plonger dans la pauvreté des dizaines de milliers d’enfants (Solidaris parle de 72.000 enfants dont un parent perd ses allocations). La démission globale (malgré quelques initiatives méritoires ici et là) de la société belge sur la question du droit au logement (un droit constitutionnel, pour rappel) impacte elle aussi de plein fouet les familles, tant se loger avec des enfants est devenu difficile, menant tant d’enfants à grandir dans des conditions inadéquates, dans des logements trop petits, insalubres, bruyants, entre autres choses.
Et ça ne s’arrête pas : le gouvernement wallon MR-Engagés souhaite désormais supprimer la gratuité du réseau TEC pour les 18-24 ans (et augmenter globalement les tarifs d’une façon jamais vue, y compris pour les plus jeunes) et il annonce que les allocations familiales seront au cœur du nouveau train d’économies budgétaires. Pendant ce temps, après avoir réduit les droits d’enregistrement (ce qui n’aura bénéficié qu’à une frange très privilégiée de propriétaire qui ont engrangé les augmentations de prix qui ont suivi), il réduit les droits de succession pour les plus riches et se refuse à toucher aux publics les plus privilégiés.
Enfin, il faut dire un mot de l’absence tragique de préoccupation pour la justice intergénérationnelle dans tant de décisions que nous prenons. Notre dette la plus préoccupante n’est pas financière, elle est écologique, elle se trouve dans la destruction du climat et des biotopes ainsi que dans l’impréparation aux chocs qui arrivent, alors même que nous savons que les investissements nécessaires à assurer l’essentiel pour la prochaine génération (l’eau potable, l’énergie, le rafraichissement, la mobilité dans un monde décarboné, etc) vont devenir de plus en plus difficile à mobiliser.
On s’inquiète (à juste titre, car il aura de lourdes conséquences) de l’effondrement démographique en cours — le nombre d’enfants par femme est en chute libre —, mais toute notre organisation sociale conduit à cela.
Alors, oui, les enfants ne « rapportent » peut-être pas à la Ville dans l’immédiat, comme le disait cette commentatrice, mais le sort qu’on leur réserve est en train de condamner notre avenir.
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