Accueil > Interventions > Le blog > Leçons asiatiques & pouvoirs spéciaux

Blog

Leçons asiatiques & pouvoirs spéciaux

Il me semble que la question ne fait plus guère débat : pour vaincre ce satané COVID19, en l’attente (qui risque d’être longue) d’un éventuel vaccin, il est nécessaire de dépister massivement, de remonter le fil des contaminations de façon rigoureuse pour ne laisser aucun malade dans la nature, d’isoler les personnes malades (mais pas les autres) et, peut-être, de traiter les patients si l’efficacité des traitements (chloroquine ou autres, je n’entre pas ici dans ce débat) se confirment. Il sera nécessaire aussi de mieux se protéger individuellement, notamment en portant un masque respiratoire, quand ceux-ci seront disponibles en suffisance (sans en priver les soignants), dans toutes les situations d’interaction sociale tant que dure l’épidémie.

C’est de cette manière que les pays asiatiques (la Corée, le Japon, Taïwan, Singapour,...) sont parvenus, jusqu’à présent, à empêcher l’explosion du nombre de cas avec une efficacité qui devrait amener les Européens à réfléchir sur leur capacité collective à affronter de telles situations, même si l’on peut reconnaître que l’Asie bénéficie d’une plus grande expérience (récente) des phénomènes épidémiques.

En Belgique et en France ainsi que dans un certain nombre d’autres pays européens, les gouvernements ont au contraire expliqué qu’il n’était souhaitable de tester que les malades gravement atteints et le personnel de santé. Des milliers de malades se sont vus refuser le dépistage et ont été confinés à domicile, dans l’incertitude de leur état, parfois sans aucun suivi (on peut penser que le respect de ce confinement présenté dans bien des cas comme « préventif » a été aléatoire et imparfait). Cela s’explique simplement par la pénurie grave (et qui subsiste, dans une moindre mesure) des produits nécessaires à la réalisation de ces tests. Mais une chose est de reconnaître qu’on n’est pas en mesure d’assurer le dépistage et, dès lors, de prioriser en conséquence l’attribution des rares tests disponibles ; une autre est d’en venir à édicter une recommandation dissimulant (mal) cette incapacité. C’est pourtant ce qu’ont fait Mme De Block et le gouvernement fédéral, ajoutant une grave faute morale à leur incompétence avérée.

Bien sûr, tout cela témoigne de l’immense impréparation — logistique, technique mais aussi culturelle — de notre système de santé et de notre système politique face à une épidémie majeure dont le risque était pourtant régulièrement évoqué depuis des années. Alors même que l’OMS ne cessait de lancer des mises en garde, l’Europe a perdu de longues et très précieuses semaines à attendre au lieu de s’organiser. Ce 22 mars, le gouvernement fédéral vient — enfin — de mettre en place une « task force » pour développer les capacités de dépistage (tandis que de multiples hôpitaux et équipes de recherche n’ont pas attendu pour avancer sur ce terrain). C’est heureux, très heureux, mais cette initiative a deux mois de retard, au bas mot.

Dans ces conditions, face à cet amateurisme grave, la mise en quasi-quarantaine de toute une société — qui est une mesure terrible, dont les conséquences, si elle se prolonge, pourraient être bien plus dommageables pour la santé publique que ne le sera au final le virus — est devenu une nécessité vitale, pour gagner du temps, pour éviter, en particulier, l’effondrement du système hospitalier. Nous devons en conséquence tous respecter scrupuleusement ce principe d’éloignement d’avec nos concitoyens, ne serait-ce que par respect pour le personnel soignant qui s’expose dangereusement — et beaucoup plus dangereusement, disons-le une fois encore, qu’il n’aurait pu le faire si le gouvernement n’avait pas redoublé d’incompétence sur la question des masques.

Mais nous devons aussi demander des comptes sur la gestion calamiteuse de cette crise. Et nous devons aussi, dès à présent, refuser que cet épisode calamiteux ne serve de prétexte à imposer de nouveaux reculs des libertés publiques ou de nouvelles contre-réformes ordo-libérales, comme la FEB ou le Voka sont déjà en train de le réclamer. Dans cette optique, je pense qu’il faut s’opposer au vote des « pouvoirs spéciaux », qui vont permettre au gouvernement de faire à peu près n’importe quoi. Le parlement fonctionne et peut délibérer rapidement, en offrant de meilleures garanties démocratiques qu’un « kern » susceptible de taillader notre droit social en une nuit de négociation.