Dans mon billet d’hier sur la grève des TEC, il semble bien que j’ai totalement sous-estimé un élément clé de la situation.
J’évoquais un manque d’ouverture au dialogue de la part du gouvernement et de la direction des TEC et le fait que la grève rapporte de l’argent au budget wallon (le subside de la Région à l’OTW étant calculé sur base du nombre de bus qui roulent réellement) et à l’OTW (la masse salariale économisée excédant largement les recettes perdues), mais il me semble que c’est beaucoup plus grave que cela : je pense que nous sommes face à une stratégie délibérée visant à briser les syndicats.
Au passage, je rappelle que les formes d’action alternatives à la grève sont strictement interdites, sous peine de sanctions très lourdes (le licenciement pour faute grave peut tomber très facilement). Ainsi, le ministre dit vouloir que les travailleurs s’expriment autrement que par la grève, mais il ne fait rien pour rendre possible une action « service gratuit », par exemple (qui ferait le bonheur des usagers). Même une « bête » manifestation avec des bus devant l’Elysette (le siège du gouvernement wallon) serait immédiatement réprimée.
Quoi qu’il en soit, j’observe donc que la stratégie du gouvernement prend la forme suivante.
1. N’ouvrir aucune marge de négociation. Le ministre répète que ce qu’il attend, ce sont « des propositions qui collent aux objectifs d’économie », faisant semblant de ne pas comprendre que l’enjeu de la grève, c’est précisément de _refuser_ les mesures d’économie qui vont toucher le personnel (je rappelle que ces coupes budgétaires au TEC ne figuraient dans aucun programme politique pour les dernières élections). Et pour enfoncer le clou, alors qu’une réunion de concertation est programmée pour demain, jeudi, un message a été envoyé aux membres du personnel des TEC pour détailler la position de la direction, ce qui apparaît assez clairement comme une manière de faire savoir que cette position ne bougera pas.
2. Incriminer les syndicats, les présenter comme responsables de la situation. Ce mardi matin, sur RTL, le ministre Desquesnes expliquait ainsi qu’il souhaite ardemment le dialogue social mais que les syndicats « irresponsables » (sic) pratiquent la politique de la chaise vide et qu’il en est vraiment désolé. C’est cependant complètement faux : j’ai pu confirmer auprès de plusieurs sources qu’un rendez-vous avait été fixé aux représentants du personnel le mercredi 28 janvier au cabinet du ministre, mais celui-ci était… absent. Les travailleurs ont réclamé qu’une nouvelle réunion se tienne rapidement, le we si besoin, mais la seule date qui leur a été donnée, c’est celle du jeudi 5 février, plus d’une semaine plus tard. Ce mercredi matin, 200 travailleurs se sont rendus au petit matin (photo) devant la jolie quatre-façade péri-urbaine du ministre, à Casteau, avec une table et des chaises, pour rappeler leur désir de négocier, mais le ministre n’a pas eu la correction de reconnaître qu’il avait raconté n’importe quoi sur RTL.
3. Pourrir la situation. Pour quelle raison le ministre et la direction ont-ils choisi de perdre 8 jours de cette manière (oui, nous savons toutes et tous ce qu’ils nous coûtent, ces huit jours) ? Peut-être parce qu’ils cherchent à vider les caisses de grève et à diriger la colère — bien compréhensible — des usagers vers les travailleurs, dans la but de détruire leur capacité d’action collective — une idée dangereuse, particulièrement dangereuse. Et comme au passage, cette situation nuit aux grandes villes qui sont elles aussi dans le viseur, le gouvernement semble penser que le temps joue en sa faveur. Il n’est donc pas étonnant que le narratif infamant de la « gréviculture » soit particulièrement nourri, ces derniers jours. Il n’est pas non plus étonnant que le gouvernement s’abstienne de faire appel aux méthodes susceptibles de faciliter le dialogue. Ainsi, selon les infos qui me reviennent et contrairement aux usages, aucun conciliateur social n’a été appelé, alors que ce rôle s’est souvent avéré décisif, dans le passé, pour remettre tout le monde autour de la table et obtenir un accord. Mais le gouvernement n’est de toute évidence pas dans une logique de conciliation ni même de concertation — la vidéo de Walhain de la ministre Galant est d’ailleurs limpide à cet égard : la concertation, comme elle le dit sans détour, ça consiste à écouter ce que les syndicats racontent puis à n’en tenir aucun compte —, il est dans une logique de confrontation, dans une logique proprement thatchérienne qui vise à délégitimer — et in fine à détruire — les syndicats et le service public, dans le but de privatiser.
La culture politique belge a été marquée, depuis très longtemps, par le compromis, le dialogue social, la négociation — nous lui devons, je pense, une part importante de notre prospérité, un modèle social qui a pu se montrer très intégrateur lorsque tout le monde a joué le jeu. Il semble bien que nous en sommes désormais sortis, peut-être depuis le gouvernement Michel (2014-2019), même si la situation s’est encore aggravée depuis, sous l’impulsion d’une droite qui estime de toute évidence que les corps intermédiaires sont des obstacles à son action « réformatrice ». Ce mouvement mènera sans le moindre doute à un approfondissement des inégalités, à une démocratie plus tendue, plus confrontante, à la montée du ressentiment, à de la violence peut-être.
Je ne sais pas exactement quelles conclusions stratégiques les syndicats peuvent tirer de cette nouvelle donne — ce n’est d’ailleurs pas mon rôle —, je ne sais pas s’il se trouvera encore — entre disparition du pluralisme des médias privés et attaques du pouvoir contre le service public — une presse capable de décrypter ce mouvement réactionnaire et ce qu’il implique pour notre avenir, de rendre lisible la manœuvre en cours, mais une chose me semble certaine : notre intérêt à toutes et tous est de soutenir les travailleurs en lutte et leurs organisations, de nous battre pied à pied, partout où nous sommes, contre la propagande anti-syndicale, parce qu’il ne fait pas de doute qu’elle nous mènera à notre perte si nous la laissons proliférer.
Photo : InterRégionale Wallonne de la CGSP.
Les derniers articles publiés sur le site
- La qualité de l’air dans les écoles est toujours un sujet
Blog - 25 février 2026 - Sur quelques épisodes récents à Liège
Blog - 20 février 2026 - Sur la mort du néo-nazi Deranque et sur ce qui s’ensuit
Blog - 19 février 2026 - TEC : rouvrir le dialogue ou noyer la ville
Blog - 9 février 2026 - Une grève dans l’indifférence namuroise
Blog - 3 février 2026 - Le ministre Desquenes persévère
Blog - 28 janvier 2026 - Soutien à la grève du personnel des TEC
Blog - 28 janvier 2026