On le redoutait, il y a quelques semaines. Il n’y a désormais plus de doutes : nous sommes entrés dans une nouvelle crise énergétique mondiale. Les prix des combustibles ont déjà fortement augmenté. L’électricité est en train de suivre (en Wallonie, le kWh passe, en avril, de 14,21 à 18,27 centimes, soit une augmentation de 29%). D’ores et déjà, le surcoût pour le consommateur moyen se chiffre en centaines d’euros, en base annuelle. Et la situation pourrait continuer à se dégrader si Trump et Netanyahou poursuivent la guerre d’agression unilatérale qu’ils ont déclenchée contre l’Iran — sans susciter, soulignons-le quand même, les réactions internationales que cette nouvelle action criminelle aurait dû susciter.
Mais même si un cessez-le-feu devait intervenir rapidement, il faudra des mois sinon des années pour un retour à la situation ex ante, notamment parce que de nombreuses installations de production ou de stockage d’hydrocarbures ont été détruites ces dernières semaines dans le Golfe persique (mais également en Russie, où l’Ukraine bombarde des raffineries pour empêcher son ennemi de profiter de l’envolée des prix). Il faudra donc du temps pour retrouver les capacités de production, de raffinage et aussi de transport (et d’assurance) d’avant cette guerre.
Bien sûr, comme à chaque fois que les prix de l’énergie s’envolent, un enchaînement mortifère se met en marche : crise économique, crise sociale, crise démocratique. L’explosion du prix de l’énergie va fragiliser le nombreuses entreprises, détruire des emplois à une échelle qui pourrait être terrible et va précariser un peu plus de très nombreux travailleurs & travailleuses (notamment tous ceux qui doivent utiliser beaucoup de pétrole pour se déplacer), avec des conséquences d’autant plus dures, pour les personnes concernées mais aussi pour la société tout entière, que la droite est activement occupée à démanteler nos mécanismes de protection sociale, en long, en large et en travers. Et tant que notre niveau de conscience politique moyen n’aura pas évolué, il est à craindre que cela bénéficie aux formations politiques d’extrême-droite, celles-là même qui soutiennent… Trump, lequel a mis en route ce carrousel infernal. Soit dit en passant, la question énamourée du frontiste Bardella à Trump prend ici une résonance particulière : « Où trouve-t-il toute cette énergie ? » (soit dit en passant : honte à tous ceux qui sont prêts à confier à ce demeuré profond le pouvoir présidentiel français).
Que faut-il faire dans ces circonstances ?
À mon sens, d’un point de vue européen (et d’un point de vue matérialiste, pourrait-on ajouter), il est primordial de distinguer l’énergie que nous produisons de celle qui nous vient du grand marché mondial. Sur le prix de la première, nous avons en effet une capacité d’action politique. Sur la seconde, c’est beaucoup moins évident.
La première, c’est donc l’électricité, qui est produite en Europe. Certes, une partie de cette électricité vient de la combustion de ressources fossiles (environ 19% en 2024, principalement du gaz, chiffre en baisse continue ces dernière année), ce qui ne permet pas de décorréler immédiatement et totalement le prix de l’électricité de celui des fossiles, mais cet objectif est atteignable.
La seconde, c’est celle qui nous vient de l’importation de gaz et de produits pétroliers. Et là, il est un fait que la disponibilités de ces ressources s’amenuise. Elle le fait actuellement de façon brutale, à la suite de la guerre de Trump. Elle le fait aussi de façon globale et tendancielle : le pétrole conventionnel a déjà passé son pic de production depuis plusieurs années et nous consommons quatre fois plus de pétrole que nous n’en découvrons. Et même si ce n’était pas le cas, poursuivre la consommation de pétrole au rythme actuel est intenable sur le plan climatique.
Que faire alors ?
Il y a une bonne vingtaine d’années, l’Union européenne a décidé de « libéraliser » son marché énergétique. Cette réforme majeure, entrée en vigueur en 2007, a eu pour conséquence de modifier fondamentalement la façon dont le prix de l’électricité est fixé. Actuellement, le prix dépend du coût de production marginal, c’est-à-dire que TOUTE l’électricité est tarifée en fonction de ce que coûte la production la plus chère requise à ce moment. Donc si 5% de notre électricité est produite en brûlant du gaz, l’ensemble de l’électricité sur le marché européen sera commercialisée à ce tarif. C’est absurde. C’est la libéralisation.
De surcroît, ce mouvement de libéralisation a largement poussé vers la privatisation des capacités de production d’électricité, en sorte que ces variations déraisonnables de prix auxquelles on assiste alimentent, pour l’essentiel, la rente des producteurs (au détriment des ménages, mais aussi de l’industrie, qui subit de plein fouet ces variations).
Il est urgent de sortir de cette situation absurde. En accélérant le mouvement vers les énergies renouvelables. En achevant le découplage, bien entamé, de la production électrique des ressources fossiles (par exemple en produisant du méthane de synthèse avec les surplus de production électrique pour alimenter, lors des pics de demande, les centrales TGV qui ont été construites, même si ce choix était discutable). En revoyant fondamentalement le mécanisme de tarification de l’électricité. Mais aussi en revenant à une production publique de celle-ci. Pour ma part, je suis favorable à la collectivisation de l’ensemble des infrastructures de production dépassant un certain seuil. Mais une première étape, plus modeste et sans doute plus réaliste dans une Europe archi-dominée par la droite et l’extrême-droite, c’est de réclamer, comme le fait le Parti Socialiste, la création d’un producteur-distributeur public d’énergie, qui serait capable d’immuniser ses usagers contre les variations de prix induites par le marché (en équilibrant ses charges et ses recettes, donc que son fonctionnement ne pèse sur le budget de l’État).
Mais quid des hydrocarbures ? Faute de ressources géologiques disponibles en Europe, la création d’un producteur public de gaz ou de pétrole est difficilement imaginable. Certes, on pourrait nationaliser (à quel prix ?) Total, BP ou Shell et utiliser leurs capacités de production pour contourner le marché pendant quelques années (mais viendrait le moment où la rareté de la ressource nous rattraperait quand même). Quant à un opérateur public qui ne ferait que la distribution de ces hydrocarbures, il pourrait éventuellement stocker en grande quantité pour lisser les variations de ses prix, mais il resterait fondamentalement dépendant des prix de marché mondial (et il est d’ailleurs possible, comme le souligne Philippe Defeyt, de lisser les prix annuellement même dans un contexte privé, ainsi que l’Allemagne l’a fait).
Faut-il alors aider les ménages qui se retrouvent actuellement en grande difficulté du fait du prix des carburants ? Oui, probablement, mais il est essentiel de le faire pour tous de la même manière (avec une allocation de crise énergétique pour tous les ménages en-dessous d’un certain seuil de revenu, par exemple), plutôt que de subventionner directement le prix des carburants (quel que soit le mécanisme retenu pour cela). Pourquoi ? Parce que nous allons droit vers une pénurie et que subventionner une ressource en pénurie ne peut que faire exploser son prix, et donc les profits des producteurs de pétrole, tandis que les caisses publiques seront rapidement vidées puis incapables de suivre (et que les pays les plus fragiles subiront en premier cette inflation mondiale démultipliée).
La principale chose à faire face à une ressource qui entre en pénurie, c’est d’en réduire la consommation. Il faut donc que les ménages qui en ont la possibilité soient plutôt incités à se tourner vers des alternatives — covoiturer, télétravailler, prendre le train ou le vélo, par exemple.
Certes, certains publics spécifiques n’ont pas cette possibilité. Le cas, qui me tient particulièrement à cœur, des travailleuses se rendant au domicile de leurs clients ou bénéficiaires, vient rapidement à l’esprit : aides ménagères, aides familiales, garde-malades, etc. Il faut là mettre sur la table une prise en charge des frais de déplacement par l’employeur (ce qui aurait d’ailleurs dû être fait depuis longtemps, au moins depuis 2022). Mais, pour l’essentiel, notre préoccupation devrait aller à rendre les alternatives à la consommation d’hydrocarbures plus crédibles et attractives : augmenter l’offre de trains, faire baisser le prix du train de façon significative (oui, la SNCB vient de faire exactement l’inverse avec sa nouvelle tarification). Remettre sur pieds le TEC.
Ceci est aussi valable pour le chauffage, qui doit redevenir une question collective, notamment à travers le chauffage urbain. De façon générale, nous devons sortir de cette situation où chaque ménage est laissé à lui même face aux questions énergétiques, de plus en plus complexes, de plus en plus techniques. J’y reviendrai.
L’humanité a connu plusieurs alertes majeures, depuis deux décennies — la crise financière de 2008, le COVID, la guerre en Ukraine, notamment. Chacune de ces alertes aurait dû nous amener à une remise en question de la fragilité de nos macro-systèmes et notamment de notre relation à l’énergie. Chacune a pourtant été oubliée sitôt que la crise a été dépassée. Si nous voulons éviter que le chaos finisse par s’installer, si nous voulons laisser à nos enfants un monde tant soit peu vivable, il est au contraire urgent d’apprendre de ces crises, de faire de ces moments des leviers de changement systémique, pour rendre nos pratiques sociales et nos outils techniques plus robustes face à ce qui nous attend.
Nous n’avons plus beaucoup de temps à perdre. Et nous n’avons plus tellement le luxe de nous fourvoyer dans de mauvaises solutions.
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