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Le vote et la colère

À quoi sert un vote ? Est-ce que vous vous êtes déjà posé sérieusement la question ? Pour ma part, pendant longtemps, ça m’a semblé évident : mon vote me situait dans l’espace socio-politique, il créait un lien avec un courant de pensée actif dans la société ; sans doute contribuait-il même à définir mon identité.

Pourtant, en y réfléchissant, il me semble qu’on se rend compte qu’il y a de multiples usages du droit de vote |1|. Et, par hypothèse, tous sont respectables : c’est le postulat démocratique de l’égalité de chacun devant la chose publique. Ce qui ne nous dispense pas d’y réfléchir.

Par exemple, ces derniers temps, très manifestement, beaucoup de gens semblent avoir décidé d’utiliser leur droit de vote pour exprimer la colère — ô combien compréhensible — qui les anime face à des politiques qui leurs tombent sur la gueule et démolissent leurs existence, la leur, celle de leurs proches, et jusqu’aux fondements culturels de la société dans laquelle ils se sont construits. Faut dire que ça s’est empilé, les derniers temps et qu’avec le garrot des traités européens qui se resserre sur nos vies (et l’effarante menace du traité transatlantique qui plane désormais), avec les cinq années sans élection que nous avons devant nous (qui a dit que cette réforme allait créer de la démocratie ?), avec la pression absurde des droites extrêmes partout en Europe (oui, les politiques de droite sont d’abord impulsées... par les droites, il convient de ne pas l’oublier), il y a tout lieu de penser que ça va encore sévèrement empirer.

Dans de pareilles conditions, comment ne pas comprendre les appels, qui se multiplient, à un vote « contre », à un vote pour « punir » la gauche gouvernementale et ses insuffisances ? Moi aussi, j’ai radicalisé mon vote, dans les années qui ont suivi le débat sur le traité constitutionnel européen (devenu traité de Lisbonne). Sans doute même que si les partis de la gauche de gouvernement avaient été capables de faire front à l’époque face à cette énième offensive néolibérale, VEGA n’existerait tout simplement pas.

Cela dit, au fil du temps, j’ai aussi pris fortement distance avec tout l’affect dont on entoure le vote. Je continue à penser que c’est absolument essentiel, je ne pense pas que le principe du suffrage universel et de la représentation politique est dépassable. Mais je pense que la politique est surtout un travail quotidien, qui nous concerne tous, et dont le vote n’est que la mesure épisodique. Je pense aussi que les partis politiques sont des constructions très imparfaites, terriblement décevantes presque par essence, parce que nous attendons tous d’eux — en particulier ceux qui campent dans la figure de la déception — des choses qu’ils ne peuvent pas nous donner. L’impuissance dont ils font largement preuve (que ce soit dans l’engluement gouvernemental ou dans l’activisme extra-parlementaire) est aussi, au moins en partie, la nôtre.

Je ne vois certainement pas cela comme une fatalité. Mais je pense qu’il faut faire preuve, collectivement, d’une modestie certaine.

En sorte que, même si je suis encore en colère, j’ai de plus en plus tendance à voir mon vote comme un simple levier. Un levier parmi beaucoup d’autres, car si je reste donc convaincu que la représentation démocratique reste légitime et incontournable, je pense aussi qu’elle est totalement insuffisante à faire vivre une société démocratique. Ce levier, j’essaie de le mettre au service de divers objectifs que je pense pouvoir ranger en deux catégories : 1) influencer concrètement le jeu politique pour que la société dans laquelle je vis ressemble autant que possible à celle que je souhaite voir advenir (que ce soit en défendant des conquis sociaux et environnementaux, ou en en conquérant de nouveaux) et 2) permettre à de nouvelles idées — qui n’ont pas encore beaucoup d’audience — de se construire et de gagner en légitimité, pour préparer les combats de demain.

Ce qui est sûr, c’est que mon vote ne définit plus du tout mon identité. Je pense que les partis politiques sont globalement des objets trop incertains que pour s’y lier de manière existentielle. Surtout, je ne veux pas — plus — que mon engagement politique — et ceci d’autant plus que, dans mon cas, l’électeur se double d’un militant, d’un partisan — me coupe bêtement d’autres personnes, ces amis, ces frères parfois, qui agissent dans un sens similaire mais que les circonstances de la vie et de l’engagement ont fait atterrir dans d’autres crèmeries |2|.

Et la colère, me demanderez-vous ? Eh bien, je suis convaincu que le vote est un mauvais exutoire pour elle parce que celle-ci amène facilement à poser des choix qui nous desservent : opter pour un vote « punitif » qui aura pour conséquence de punir les classes populaires dans leur ensemble, ça ne me semble pas très malin.

La colère, c’est dans l’espace public, dans le mouvement social, dans l’action quotidienne et concrète qu’elle a à s’exprimer. C’est dans cette sphère qu’elle me semble légitime et efficace. Si tous les gens qui sont en colère aujourd’hui étaient dans la rue, lorsque sont lancés de très larges appels très larges à manifester contre, par exemple, la barbarie du traité transatlantique, PolBru ne pourrait plus se permettre les excès auxquels on a assisté la semaine dernière . Si tous les gens qui sont en colère investissaient les lieux de la démocratie quotidienne, les assemblées syndicales par exemple, il est probable que les revendications sociales légitimes et historiques des travailleurs retrouveraient du mordant — l’augmentation des salaires et des prestations sociales, la réduction du temps de travail, l’amélioration des conditions de travail pour toutes et tous, y compris dans les secteurs et les entreprises dont les travailleurs sont moins bien défendus ; mais aussi la remise en place d’un vrai droit au chômage.

Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’une gauche de témoignage qui passe son temps à flinguer la gauche de gouvernement dans les institutions. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un mouvement social fort, tenace, conséquent, qui ne se laisse pas égarer par les miroirs aux alouettes et les chausse-trapes divers dont sa route sera nécessairement garnie.

Dimanche, je voterai bien sûr pour VEGA là où nous nous présentons, à savoir au niveau régional (à Liège ; une liste est aussi présente à Bruxelles) et au niveau européen. Et je soutiens en particulier la tête de liste de VEGA à Liège, Salvador Alonso Merino. Pour des raisons que vous connaissez : parce que je pense que VEGA, même si le processus amorcé est encore très fragile, représente une tentative crédible de l’indispensable synthèse entre l’héritage du Mouvement ouvrier et l’écologie politique, synthèse dont il ne me semble pas qu’elle ait jamais été réalisée ou même proposée avec densité dans l’espace socio-politique belge. Cette synthèse, nous la nommons « écosocialisme » et j’ai la solide conviction qu’elle a de réelles chances de polariser fortement les débats et les mouvements politiques de gauche dans les années à venir. Ce vote correspond à la seconde catégorie de mes motifs à voter : faire advenir du neuf. En l’occurrence, c’est par exemple la réduction collective du temps de travail — la mesure phare de la campagne de VEGA, qui est très seul à la porter dans le paysage — qui me semble devoir être absolument soutenue.

Mais aux législatives, là où VEGA ne se présente pas, je voterai pour la gauche dont je pense qu’elle sera le mieux à même de défendre la Sécurité sociale, demain, au Parlement, au Gouvernement. Parce que je ne crois pas, je n’ai jamais cru, aux stratégies du pire. Parce que je sais le prix avilissant de la souffrance sociale.

Sans illusion, mais sans la moindre hésitation.

|1| Et d’ailleurs, des non-usages car chacun est bien sûr libre de glisser dans l’urne un bulletin blanc.

|2| Pour autant, bien sûr, que celles-ci soient démocratiques.

 

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