Tout le monde le sait ou devrait le savoir : la Ville de Liège, historiquement riche et puissante, est aujourd’hui une municipalité sur le fil, la commune de l’arrondissement où le revenu médian est le plus faible et où le risque de pauvreté est le plus élevé, une commune aussi dont les finances sont particulièrement fragiles. De ce fait, la Ville peine énormément — et depuis longtemps — à réaliser de nombreux investissements indispensables. Et la situation va sérieusement s’aggraver avec les réformes de l’Arizona, en particulier l’exclusion des chômeurs.
Ce qui est beaucoup moins clair dans le débat public, c’est de savoir pourquoi nous nous trouvons dans cette situation. La droite incrimine — sans beaucoup de créativité, mais avec une obstination indéniable — la gestion de la gauche, mais sans jamais démontrer en quoi cette gestion serait aussi catastrophique qu’elle le dit — corrélation n’étant pas causalité, bien sûr.
Dans la mesure où cette situation difficile que nous vivons alimente, de toute évidence, la puissante désespérance démocratique qui traverse la société d’aujourd’hui, le ressentiment, la colère parfois, il nous faut comprendre pourquoi nous en sommes là — et idéalement nous mettre d’accord sur des éléments d’analyse partagés. Parce que c’est comme cela qu’il deviendra possible de rassembler autour des solutions qui peuvent nous sortir de la nasse.
Voici donc les sept principales raisons que j’identifie au malheur urbain liégeois.
1. Liège a péri-urbanisé massivement. Plus encore que les autres villes belges, Liège a vidé son cœur urbain de ses principales fonctions structurantes. L’université a été envoyée sur une colline éloignée dès les années ’60. La fonction commerciale a suivi, avec la multiplication des pôles commerçants en périphérie, depuis l’emblématique (et désormais défunt) hypermarché CORA, ouvert en 1972 avant qu’une conurbation commerçante vienne l’entourer, jusqu’à Belle-Île (ouvert en 1995 et qui prévoit de s’agrandir). Pareil pour les hôpitaux, qui sont désormais TOUS sur les hauteurs. Et on est allé jusqu’à laisser la majorité de nos salles de cinéma s’installer en bordure d’autoroute (Kinepolis Rocourt, ouvert en 1997). Quelle ville aurait pu survivre à cela ?
2. Liège a démoli son centre-ville. Souvenez-vous du « trou de la place Saint-Lambert » : pendant près de trente ans, le cœur de Liège a été un chancre. Cela a puissamment nui à l’image de la ville, à son dynamisme, à son attractivité. On peut aussi ranger dans ce chapitre la décision de 1963 d’autoriser la construction d’immeubles de 10 étages le long de tous les grands axes : si une densification urbaine était sans doute souhaitable pour assurer le logement de toutes & tous, la manière dont elle a eu lieu — en détruisant massivement le patrimoine et en livrant littéralement la ville aux promoteurs — a fait d’immenses dégâts.
3. Liège n’a plus de transport public digne de ce nom. Le démantèlement du réseau de tram dans les années ’60 puis la contraction du service ferroviaire urbain (fermeture des lignes 31, 32 ou 38, et de tant de gares…) se sont accompagnées de la construction de voies rapides partout où c’était possible, notamment sur les rives de tous les cours d’eau. Liège a donc fait, de la façon la plus évidente, le choix du tout-à-la-voiture dans les années ’60 (illustration : projet d’aménagement de la place Saint-Lambert), une époque où l’argent public coulait à flots. La ville en a été profondément transformée et la manœuvre inverse demande des moyens qui sont devenus beaucoup plus rares. Quant au transport public, il a fallu attendre pas moins de 40 ans pour qu’un nouveau projet de transport soit décidé — une malheureuse ligne de tram —, qui a encore mis 16 ans de plus à arriver. On a littéralement pris des décennies de retard sur toutes les grandes villes européennes (et on continue à accumuler ce retard).
4. La bourgeoisie a quitté la ville. Conséquences de la politique de « mobilité » que je viens d’évoquer : la qualité de vie dans nos quartiers s’est dégradée très rapidement. Tout poussait les ménages qui en avaient les moyens à aller se « mettre au vert » : voies rapides pour rejoindre le centre en toute simplicité, foncier disponible en abondance, du fait d’une politique d’aménagement du territoire wallonne complètement folle, qui a permis, avec ses plans de secteur que nous payerons éternellement, de construire des « quatre-façades » absolument partout (et voitures de société pour immuniser les péri-urbains contre le coût de leur mode de vie). Ce mouvement de péri-urbanisation résidentielle de la bourgeoisie est la principale cause de la crise des finances communales. Et cela d’autant plus que cette bourgeoisie péri-urbanisée a conservé la main sur la plupart des leviers de pouvoir non politiques (l’université, la presse, l’économie…) ce qui lui a permis de contrarier, de retarder voire d’empêcher de nombreuses mesures visant à rectifier la situation.
5. Les institutions publiques ne correspondent pas à la réalité humaine de l’agglomération. Liège, c’est un ensemble de 600.000 à 700.000 personnes qui partagent un destin urbain commun : qu’on parle de transports, d’enseignement, de santé, de culture, d’eau potable, de collecte de déchets, de tourisme, d’offre commerciale et de tant d’autres choses, c’est à cette échelle que ça se passe. La mauvaise politique territoriale menée est notamment le résultat de la concurrence dans laquelle se trouvent les communes. Les choses seraient fondamentalement différentes (on n’aurait, je pense, jamais été contraint de laisser Kinepolis construire à Rocourt, par exemple) si nous avions un outil public pour décider ensemble à cette échelle : une communauté urbaine, une métropole, mais ce n’est pas le cas (et la réforme esquissée par le ministre François Desquesnes indique que ça risque fort de ne pas du tout évoluer dans la bonne direction). Pour aggraver ce problème, la Ville de Liège — en raison d’une fusion de communes trop restreinte en 1977 — ne représente même pas le tiers des habitants de l’agglomération : c’est trop peu pour peser dans cet ensemble.
6. Liège a perdu l’industrie lourde, en particulier la sidérurgie. Même si le choix d’orienter l’Union européenne vers une économie de service, tertiarisée, puis celui de sacrifier l’industrie sur l’autel du libre-échange ont lourdement pesé, je reste convaincu que la fermeture de la sidérurgie liégeoise n’était pas une fatalité, que ses fondamentaux étaient bons (y compris les coûts de transport) : d’autres sites sidérurgiques européens — mieux défendus politiquement mais aussi mieux préparés — ont survécu (à commencer par Sidmar, à Gand). Et dans un monde aussi incertain que celui où nous vivons, il ne fait aucun doute que l’Europe a un besoin impératif de conserver une production autonome d’acier. Ça aurait pu être — aussi — sur un site sidérurgique intégré à Chertal et ça aurait changé énormément de choses pour Liège.
7. La relation avec la Wallonie est profondément abîmée. Quand la Région wallonne a dû choisir une capitale (en 1986), elle aurait naturellement dû se tourner vers Liège — seule vraie grande ville de la Région et centre intellectuel du mouvement wallon. Elle ne l’a pas fait, pour toutes sortes de raisons, mais principalement parce que Liège était dans une situation urbaine et financière catastrophique et parce que sa position géographique n’est pas assez centrale. Sans doute aussi parce que les Liégeois étaient perçus comme arrogants et dominateurs (c’était l’époque de Cools, de Gol ou de Grafé…). Cette décision a eu énormément de conséquences, sur le secteur public évidemment (même le rôle de « capitale économique » n’est pas respecté) mais même sur le secteur privé, notamment en menant au transfert à Namur de nombreux sièges sociaux d’entreprises privées (notamment bancaires). Depuis lors, tout se passe comme s’il fallait que la Région — qui n’a de surcroît pas besoin d’être beaucoup poussée pour glisser sur sa pente anti-urbaine — justifie ce mauvais choix en empêchant la métropole liégeoise de s’affirmer, de se structurer, d’exister, en lui refusant les moyens que toutes les autres métropoles européennes reçoivent des niveaux de pouvoir supérieurs. Cela alimente une spirale négative, faite de ressentiment et d’incompréhension, dans laquelle Liège garde un couvercle sur la tête tandis que la Wallonie se prive de sa principale locomotive.
Il est bien sûr évident que bon nombre de décisions très problématiques ont été prises dans les années ’60 et ’70, et qu’on rame depuis lors pour essayer de réparer les dégâts, mais j’en reste là pour le moment. On parlera des responsabilités (forcément complexes et parfois difficiles à démêler) une autre fois : abonnez-vous pour ne pas louper la suite !
Et si vous pensez que c’était une fatalité, que c’était partout pareil, jetez un œil sur les décisions prises à Maastricht dans les années ’70 : piétonisation du centre-ville, construction d’un premier réseau de pistes cyclables, préservation du patrimoine ancien, création d’une université dont le principal campus (Randwijck) a été installé juste à côté du centre-ville, avec sa propre gare, adoption d’un plan d’urbanisme (Structuurplan), fondation de ce qui allait devenir la principale foire mondiale d’art et d’antiquités (la TEFAF), etc.
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