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RIP Bavière ou l’urbanisme en médiocratie

Je vous livre quelques lignes d’impressions rapidement écrites au retour de la « RIP » de Bavière (entendez : la Réunion d’information préalable… à l’étude d’incidences sur l’environnement), qui avait lieu ce jeudi soir dans le bel amphithéâtre de zoologie, quai Van Beneden, en présence d’une conséquente brochette d’officiels et d’environ 200 personnes.

Le projet du consortium privé (BPI / Thomas et Piron / UrBaLiège) est donc à présent connu. Il se résume en un chiffre : 105 000 m2. Comme on le craignait, en fait d’urbanisme, le promoteur s’est contenté de découper le terrain en lots, qui ont été attribués à diverses fonctions, au gré des opportunités : un gros paquet de logements ici, un gros paquet de kots étudiants (400, quand même) là-bas, une polyclinique sur la pointe Sud, une tour d’une vingtaine d’étages sur la pointe Nord, un peu d’Horeca pour faire passer la pilule etc. Même si le discours, bien rôdé, évoque volontiers la mixité, c’est bien de zonage qu’il s’agit. On cherchera en vain la réflexion d’ensemble, la cohérence, l’urbanité. Ce n’est pas l’objet.

Les seuls espaces publics disponibles dans l’enceinte du site sont résiduels et servent principalement aux circulations. Un « parc » (quelques pauvres arpents de verdure au-dessus d’un parking) est bien prévu, mais il est réservé à l’usage des habitants du bloc de logements (trois autres petits espaces verts privatifs sont également envisagés). C’est bien simple : tout ce qui est vert sur le schéma ci-dessus est privatif. Cette logique d’enclosure des espaces imprègne d’ailleurs le projet dans son ensemble : il est assez manifeste, même, que le dessin prévoit, à moyen terme, une clôture complète du site, sur tout son pourtour, ce que les orateurs, à la tribune, n’ont même pas pris la peine de nier lorsque la question a été explicitement posée — le promoteur expliquant que, si ça ne tenait qu’à lui, on laisserait tout ouvert, mais que la sécurité des habitants, comprenez, etc ; l’échevine, interpellée par un habitant sur l’entretien des futurs espaces publics, s’est pour sa part prudemment contentée de parler des voiries périphériques, reconnaissant que les voiries intérieures auront un statut qui reste « à déterminer ». Au moins, les choses sont claires.

Bref : la fabrication d’espaces publics est très manifestement la question qui a été abordée en dernier lieu, après que le partage du gâteau ait été effectué. La pauvreté qui résulte de ce procédé est navrante, il n’y a rien d’autre à en dire. Elle l’est d’autant plus si l’on compare le projet avec celui qui avait été dessiné , il y a dix ans, par Anorak & alii et qui prévoyait, lui, une magnifique place publique et un vrai parc, public lui aussi, qui habitait toute la pointe Nord.

Sans doute conscients de ce problème (voire un peu gênés aux entournures, comme semble l’indiquer le peu d’enthousiasme manifesté par plusieurs responsables présents), les autorités communales ont pris sur elles, comme souvent, en annonçant une refonte des espaces publics existants (rue des Bonnes Villes et Bld de la Constitution). Une place publique sera aménagée en face de l’académie Grétry, englobant une partie du Boulevard de la Constitution et une partie du terrain acheté par la Province. Mais sur le site lui-même, sur le compte du promoteur : rien.

Au-delà de cet exemple, c’est à tous les étages que les pouvoirs publics semblent avoir décidé de porter le projet à bout de bras. En soi, c’est plutôt une bonne nouvelle car Bavière est effectivement une priorité, tout le monde en est d’accord. Mais le montage pose question dès lors que c’est le privé qui tirera les marrons du feu. Ce qui est envisagé ici rappelle étrangement Médiacité , une opération de promotion privée, là aussi, où, à l’exception de la galerie commerciale (bien éloignée du projet initial de « Cité des médias »), les projets réalisés l’ont tous été par les pouvoirs publics (Patinoire et RTBF) et où l’espace public a été mis au service du privé (avec la coupure de la rue d’Harscamp). Ici, c’est une polyclinique (CHU), une extension pour l’école du Barbou voisine (Province), un nouveau commissariat de police (Ville), une crèche (Ville), une bibliothèque (Province) assortie d’une « Cité des Métiers » et d’un incubateur d’entreprises (Région), un hall omnisport (Province & Ville) qui seront réalisés, excusez du peu. C’est bien simple : la plus grande partie du site est, de fait, affectée à des fonctions publiques. Dans ces conditions, pourquoi garder le secteur privé dans la boucle ? Pourquoi agir par son intermédiaire plutôt que via un ensemblier public qui aurait pu optimiser la dépense publique ? Ou, pour le dire autrement : quel sera le coût cumulé des acquisitions foncières réalisées par les différents pouvoirs publics ? Sera-t-il éventuellement supérieur au coût que le privé a consenti pour l’achat du terrain (ce qui serait quand même un petit peu problématique) ? Et comment justifiera-t-on le très probable surcoût par rapport à une opération qui aurait commencé par établir une maîtrise foncière sur le terrain ? Face à cette question que je lui pose (après avoir été interrompu trois fois par un « modérateur » qui semblait fort peu désireux de me laisser finir une phrase — merci mille fois aux quelques personnes dans le public qui ont exigé qu’on me laisse la parole : sans elles, je ne serais pas arrivé à poser ma question), l’échevine Yerna répond à côté de la plaque, sur un mode auquel j’ai eu l’occasion de m’habituer ces trois dernières années, en mettant en cause votre serviteur au motif… qu’il serait opposé à ce que la Ville mette à la disposition des citoyens une crèche, un hall omnisport et tutti quanti (ouh, le vilain conseiller communal). La ficelle est grosse, mais elle suffit, dans un dispositif de parole aussi défavorable à l’intervenant, à éviter de répondre à la question sur le fond puisque l’échange en reste là pour le moment. On y reviendra.

Dans le même genre, à Marcel Cools qui s’interrogeait sur la difficulté pour les pouvoirs publics de mobiliser les fonds nécessaires à tous ces projets dans un contexte d’austérité, on notera pour mémoire, la réponse d’Yves Bacquelaine (le frère de l’autre, donc) se lamentant presque sur cette difficulté, effectivement, qui oblige, c’est la seule solution, les pouvoirs publics à s’appuyer sur le secteur privé, qui, heureusement, est là pour rendre possibles tout cela. Un tel dévouement force l’admiration, vous ne trouvez pas ? On n’en a pas fini avec le PPP, en tout cas (et leur nature essentiellement prédatrice, n’a presque plus besoin de se cacher : c’est cela ou rien !).

Quoi d’autre à noter ? La mobilité, peut-être ? Pas un mot n’a été dit sur les transports publics (a fortiori sur le tram, alors que le tracé de la Transurbaine longe le site, ce qu’aucun des plans présentés hier soir ne laisse deviner) ni sur le vélo (mais il n’y a pas non plus eu de question sur le sujet, reconnaissons-le). Un gros millier de places de parking automobile sont par contre prévues en sous-sol, ce qui amène l’auteur de projet à surélever le sol de la partie située le long de la Dérivation d’un « léger surplomb »… de trois mètres de hauteur. La raison est purement budgétaire : excaver coûte cher. Mais le signal (on l’a beaucoup entendu, ce soir, ce mot, « signal », permettez que je m’en empare) est désastreux : il entérine le maintien à long terme des quais de la Dérivation dans un statut de voie rapide ; il accentue l’effet tunnel ; il représente une coupure physique, visuelle, sonore et symbolique supplémentaire avec le quartier de Bressoux, là où l’on aurait naïvement espéré une passerelle, à hauteur du Barbou, permettant aux habitants de la rive droite de profiter plus facilement des équipements publics présents sur le site. Il faudra nous y faire : tel n’est pas l’esprit.

Il a encore été, presqu’incidemment, question de la dentisterie. Aloys Beguin, architecte et prof à la faculté, abordant courageusement le sujet face à la morgue bien connue du promoteur qui, goguenard, répond pognon, pognon et encore pognon (alors que sur un projet d’une pareille ampleur, soutenu à ce point par les pouvoirs publics, et dépourvu, semble-t-il, de toutes charges d’urbanisme, on pourrait attendre un geste minimal en faveur d’un élément significatif de patrimoine). M. Beguin aura bien tenté d’expliquer qu’il serait économiquement rationnel de réhabiliter un bâtiment comme la dentisterie (un peu plus de 3 000 m2) dès lors que la construction de la même surface, en neuf (en sus du coût de démolition de l’existant), coûterait certainement plus cher ; que diverses programmations seraient possible avec un peu d’imagination, de volonté, de dialogue : rien n’y a fait. Pendant cet échange, l’architecte du projet, M. Standaert, à la tribune, sans doute pas totalement ignorant de ce à quoi il participe, semblait se décomposer sur sa chaise, allant jusqu’à appuyer de signes de tête les propos du professeur.

Alors quoi ? Eh bien : rien, en fait. Les riverains sont tellement fatigués par trente années de saga qu’une partie d’entre eux préféreront sans doute que « quelque chose » se fasse plutôt que de continuer à vivre en face d’un terrain abandonné. Et puis, comme me l’expliquait après la séance un fonctionnaire, la réalisation de projets urbains est devenue tellement difficile face à la pression des projets périurbains qui éclosent par dizaines qu’il vaut sans doute mieux cela que rien.

Dans l’urbanisme liégeois, à force d’occasions manquées, à force de déficit d’ambition, de manque de culture de la ville, aussi, la médiocrité est devenue le moindre mal. Et c’est Yves Bacquelaine qui fait la loi.

Reste à savoir s’il faut s’y résoudre…

En pratique : les réclamations relatives au projet peuvent être transmises avant le 29 avril au service de l’urbanisme de la Ville : urbanisme@liege.be. Un point de contact associatif a aussi été créé.

À suivre : Question écrite : Aspects urbanistiques et financiers du développement du site de « Bavière » (18 avril 2016).

 

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