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Numerus Clausus, c’est pas fini !

Article paru dans Le P’tit Toré

Depuis cette dernière année académique 1999-2000, le Numerus Clausus, instauré en Belgique en 1995, est une réalité. Ce mois de septembre aura vu, au moment où ces lignes seront lues, un certain nombre d’étudiants en médecine ou dentisterie — on ne sait pas encore combien, mais là n’est pas l’important — réussir leur dernière candidature et se voir refuser l’accès à la suite des études. Je répète, oui, vous lisez bien : des étudiants qui auront réussi, à qui on aura reconnu les compétences de poursuivre des études dans l’année supérieure, ne pourront pas continuer leur études, parce qu’ils ne feront pas partie des meilleurs. Et d’ici peu, les kinés subiront la même mesure.

De quoi s’agit-il exactement ? Le Numerus Clausus est une mesure – fédérale – qui fixe des quotas pour le nombre de médecins pouvant recevoir chaque année un numéro d’inami (qui leur permet, en gros, d’entrer dans le système de remboursement de la sécu). Pourquoi ? Trop de médecins a-t-on dit, ce qui est loin d’être avéré. On a vite fait la relation avec les étudiants qui seront ceux sur qui on fera porter le poids de cette mesure d’économie.

Une plate-forme contre le Numerus Clausus s’est donc créée autour de la FEF (Fédération des Étudiant(e)s Francophones) réunissant les organisations étudiantes des universités organisant la médecine en Communauté française (ULg, UCL, ULB, FUNDP, UMH) et les organisations représentatives des étudiants.

Trop de médecins ou pas ?

Première question donc, à laquelle est pendu tout le débat : y-a-t-il trop de médecins ? Oui on non ? Si l’on ne se base que sur les diverses études scientifiques parues sur le sujet, la conclusion est que l’on ne peut rien dire. Certaines de ces études étayent la thèse de la pléthore, d’autres celles de la pénurie. On a même vu une sortie de Magda Alvoet, ministre fédérale de la santé, qui s’estimait incapable d’estimer avec précision le nombre de médecin en exercice en Belgique.

Une première remarque par rapport à cela est l’extrême disparité de l’offre médicale, selon les régions, selon les spécialisations, selon l’âge des praticiens. Il est peu-être exact qu’il y a trop de généralistes dans les quartiers aisés des grandes villes. Mais peut-on en dire autant des zones rurales, des quartiers défavorisés, de la médecine hospitalière ? C’est loin d’être sur. Les jeunes médecins ont du mal à se trouver une "patientèle". Mais combien sont les médecins établis à crouler sous le travail ? La répartition de l’offre pose certainement problème mais cela ne signifie pas qu’il y a trop de médecins. De nombreuses solutions "douces" peuvent être envisagées pour répartir plus équitablement le travail entre médecins, pour répartir géographiquement l’offre et pour la diminuer (il n’existe pas de pension obligatoire pour un médecin, par exemple).

Une seconde remarque est l’augmentation des besoins de médecins qu’on observe aujourd’hui : les techniques médicales se complexifient, la moyenne d’âge des médecins augmente, la population vieillit, des plus en plus de médecins partent travailler dans la coopération au développement, les médecins ne veulent pas tous travailler 60h par semaine comme c’est souvent le cas maintenant...

Une troisième est la question de savoir quelle médecine nous voulons. On nous dit qu’aux Pays-Bas, il a nettement moins de médecins par habitant qu’en Belgique ; mais les soins à domicile, par exemple, n’existent pas aux Pays-Bas. mais les Pays-Bas centralisent à outrance les unités très spécialisées, mais les pays qui appliquent un Numerus Clausus doivent "importer" des spécialistes,...

La réponse se trouve sans doute dans un choix de société qu’il faut faire. Et là – évidemment –, les implications vont bien au-delà du simple problème personnel de l’étudiant qu’on a jeté : si les étudiants sont les premiers concernés dans cette histoire, ils ne sont pas les seuls à l’être, c’est toute la question des soins de santé, et au-delà de cela, du service public qui est mise en cause. Mais – évidemment –, ce choix, il faut le poser, et c’est ce que nous attendons des décideurs politiques aujourd’hui.

Pourquoi on n’est pas d’accord

Au delà de la question de la pertinence économique de cette mesure et du choix de société dont on vient de parler, de nombreuses autres raisons plaident en défaveur du Nus Clus.

Du point de vue des étudiants, c’est purement inique. C’est briser une vocation : entreprendre des études longues et difficiles. Et des passerelles annoncées, il n’en existe qu’une : la licence en sciences bio-médicales. Le Numerus Clausus crée une ambiance désastreuse de compétition dans les auditoires et met sur les étudiants une pression énorme qui en plus des effets directs a notamment pour conséquence de compliquer, voire d’empêcher l’implication des étudiants en médecine dans des activités socio-culturelles qui font aussi partie de la formation, au sens large. Et qu’on ne vienne pas nous dire que la compétition rend les étudiants plus performants.

Le Nus Clus crée aussi une discrimination en fonction de l’origine sociale : entreprendre des études aussi longues représente un lourd investissement. L’effet dissuasif sur les bourses les moins garnies en sera d’autant plus fort que la réussite ne garantit même plus le droit de continuer.

Comment peut-on dire que l’on sélectionne les meilleurs alors que la sélection a lieu à 4 ans de la fin des études. C’est essentiellement sur des compétences scientifiques que l’on élimine, et peu sur une approche humaine du patient, tout aussi importante.

Chacun est concerné

Mais au delà de cette opposition au Numerus Clausus, dans quel contexte se situe-t-on ? S’agit-il du côté des étudiants d’une revendication corporatiste : médecins versus étudiants, chacun agissant pour ses intérêts particuliers ? Je ne le pense pas. Un premier élément est que le mouvement étudiant s’inscrit dans un projet global de société, en faveur de la démocratisation des études (concept vaste, peut-être pour une prochaine fois) et, partant, est en faveur de la liberté d’accès à l’enseignement, comme principe. C‘est dans ce cadre général qu’il se bat contre le Numerus Clausus.

Le deuxième élément est la solidarité qui lie les étudiants. Des organisations « généralistes » comme la FEF ou la Fédé prennent position contre le nus clus, beaucoup d’étudiants qui viennent d’autres filières d’études se mobilisent aussi.

C’est pour ces deux raisons – la généralité de l’enjeu et la solidarité – qu’il est important que chaque étudiant, même s’il n’est pas directement touché, s’il s’estime en phase avec l’idée de démocratisation des études, se sente concerné. C’est ici que la notion de "mouvement étudiant" trouve son sens. C’est ici que se construira un rapport de force politique en faveur de l’accès aux études, qui est nettement plus porteur qu’une multitude de petites revendications isolées et défendues par les seuls gens concernés.

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Pour terminer, je crois qu’il faut dire que le combat contre le Numerus Clausus n’est pas fini. C’est vrai que le mouvement étudiant a engrangé peu de succès depuis la manifestation de mars dernier mais le débat est maintenant sur la place et de plus en plus nombreux sont les acteurs qui se sensibilisent et qui prennent ouvertement position contre, à commencer par la Ministre de l’enseignement supérieur de la Communauté. De manière plus générale, le refinancement des Communautés — condition nécessaire à la vie durable d’un enseignement de qualité et ouvert à tous — les Bourses d’études, les droits d’inscriptions complémentaires en Hautes écoles sont de multiples problématiques dont chacun étudiant devrait être conscient.

 

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