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Carte blanche

Idées de gauche contre valeurs de droite

Texte paru dans La libre Belgique.

Les défaites de la social démocratie — en Belgique et en Europe — marquent une défaite idéologique et nourrissent le doute sur la capacité des « gauches » européennes à réaliser leur ambition politique. Les discours convenus s’enchaînent alors sur leur nécessaire aggiornamento. Il est pourtant douteux que le renouvellement de la gauche passe par l’une des voies qu’on lui impose d’habitude ; une radicalisation perçue comme salutaire, pour retrouver une essence hypothétique de la « gauche » ; ou un renoncement à l’ambition émancipatrice face à un capitalisme conçu comme un fait naturel, une forme sociale indépassable.

La notion de gauche est malléable en fonction de l’époque et du contexte. Elle n’est pas seule à se réclamer de l’idée de progrès, et n’a pas toujours défendu la primauté de l’Etat. L’histoire contemporaine l’identifie néanmoins à quelques principes : la nécessité d’une régulation collective, une action politique tournée autour de l’idée de justice, une priorité économique accordée à l’idée d’égalité, un scepticisme vis-à-vis de toute forme de déterminisme politique.

Qu’advient-t-il de ces piliers ? La régulation collective est tournée en ridicule car assimilée à l’inflation de l’Etat. L’idée de justice est récupérée par les tenants du tout sécuritaire. L’ égalité est jugée impossible à maintenir dans un contexte mondialisé, sauf à défendre une conception nationaliste de la communauté. Le pluralisme libéral est associé à une perte générale des repères et des valeurs. À l’inverse, la dérégulation revêt les habits du progrès et de l’efficacité, de la liberté et du bon sens. La droite parvient à réunir en son sein une fascination ambiguë pour la libération des énergies créatrices, mais aussi une vieille passion pour les systèmes clos — une société purgée de ses luttes de classe, un marché régulant plus ou moins spontanément la répartition des richesses, des nations unifiées culturellement.

Comment la gauche repenserait-elle ses fondamentaux tout en se réappropriant des valeurs que la droite a préempté abusivement ? Sans prétendre en résoudre tous les aspects, les enjeux suivants nous semblent déterminants.

Refonder l’essentiel

L’idéal d’égalité sert l’émancipation de l’individu. La lutte contre la précarité implique de lutter contre les incertitudes pesant sur les conditions de vie. D’un point de vue socio-économique, la gauche doit dès lors pouvoir détacher la garantie des biens fondamentaux de l’individu de son statut de travailleur. Plus largement, le combat politique doit investir les questions de justice culturelle, et appréhender les inégalités et les mécanismes d’aliénation produites par les structures collectives — certaines inégalités pouvant être crées par l’Etat, ou même par les mouvements collectifs.

On se souviendra ensuite que l’oeuvre marxiste est d’abord une critique fondamentale du travail salarié avant d’être une valorisation politique des travailleurs. Sauf pour quelques professions privilégiées, le travail est d’abord une charge. Il s’agit de défendre les travailleurs contre ses violences, mais aussi d’interroger la place du travail dans la société. La fonction d’intégration sociale qu’occupe le travail n’est ni la seule, ni la plus désirable. Elle constitue même un facteur de domination. Il convient donc de s’attaquer aux nouvelles hiérarchies, aux dispositifs de contrôle et aux formes d’insécurité que les modèles contemporains de l’entreprise véhiculent. Au-delà de la quête pour des emplois à tout prix, il convient de rendre plus égalitaire la distribution des revenus et du temps libre. À ce titre, la réduction du temps de travail contribue autant à autonomiser la notion d’activité humaine par rapport au travail qu’elle permet une répartition plus juste du bien-être matériel.

La contrainte environnementale est un fait plus incontournable encore que l’existence du marché. La social-démocratie persiste pourtant à opposer le social et l’environnement. Il lui faudra comprendre que l’impératif environnemental est — aussi et d’abord — affaire de solidarité. Qu’elle constitue un défi pour la démocratie. Et qu’il convient dès lors de la traiter comme une question politique avant d’être technologique. À cet égard, le mythe technicien de l’innovation générée par le capitalisme et ses crises ne suffit pas à faire face aux enjeux environnementaux.

La gauche défend aussi une gestion collective et un financement partagé de biens et services publics. Le marché, pas davantage que l’Etat, ne fonctionne nécessairement bien. La privatisation de certains secteurs économiques crée des problèmes endémiques de monopolisation et n’offre pas de solution sur la manière de concilier recherche du profit et prise en compte des externalités et des effets de long terme des comportements économiques. La gestion de ressources nécessaires à la continuité de la vie — l’eau, l’air — et la provision de certains services — l’enseignement, les soins de santé, la possibilité de se mouvoir et communiquer — sont à ce point associés au respect de la personne humaine que les soumettre à une logique marchande dénie une part d’humanité en nous. La fourniture mutualisée de ces services par l’Etat ou d’autres formes institutionnelles promouvant une vision collective — comme les formes de production collaboratives non-propriétaires que permettent les technologies de l’information — participe à la reconnaissance de l’appartenance à une communauté politique, et à la définition en commun de ses besoins essentiels.

Enfin, la gauche doit se fixer deux impératifs stratégiques dans son action politique. Le premier consiste à s’honorer d’un ancrage social. La complexité des problèmes politiques n’est pas mieux réglée par la délibération de quelques-uns. Elle ne supprime pas la nécessité de la participation de tous. La gauche doit en particulier inclure dans son action les citoyens dont elle prétend porter la voix. Le deuxième demande de considérer « l’international » comme lieu de conflit pour la lutte politique, tant la réflexion autour d’une action internationale et diplomatique de « gauche » semble avoir disparu des prompteurs. Il s’agit en particulier d’investir l’Union européenne, seul lieu où l’action politique et la loi peuvent s’imposer au capitalisme mondialisé. La réforme des institutions de l’Union implique à tout le moins de mettre un terme à l’intergouvernementalité et de démocratiser son instance exécutive.

Reprendre du terrain à la droite

La droite oppose sa passion de la réforme à l’archaïsme de la gauche. Cette réforme-là parle certes le langage du dynamisme et de l’innovation. Elle vise toutefois à faire coïncider systématiquement la société avec un ordre prédéterminé : la marche harmonieuse ou le modeste bon sens de l’économie, les valeurs de la nation, une société sans aspérités. Comme toute idéologie, cet ordre ne soutient aucune réflexion politique sur la justice au sein de la société. Plutôt que de faire la course aux valeurs, la gauche doit à la fois affirmer le caractère construit de la politique, la dimension institutionnelle de l’économie, et la sphère autonome de l’individu.

La droite est par ailleurs parvenue à capter l’idée de démocratie en prétendant défendre toute la société, une société pacifiée contre une gauche à la fois particulariste, sectaire, opposée à l’expression démocratique des individus. En réponse, la gauche ne fait certes rien pour sa cause quand elle réduit la démocratie au clientélisme associatif, ou à une lutte superficielle pour les minorités. Elle doit justifier l’importance du conflit dans la démocratie, et celle de la justice comme garante de la participation de tous. Elle doit convaincre que cette participation de tous s’articule autour d’une véritable délibération collective plus que comme l’agrégation des préférences lors d’un vote tous les cinq ans.

Enfin, la droite a pu s’emparer de l’idée de liberté. La persistance de la gauche radicale à se présenter comme « antilibérale » n’a pas fini de plomber l’horizon. Comment se présenter comme le meilleur défenseur des libertés publiques tout en rejetant en bloc l’intuition libérale ? Il y a là matière à s’interroger. Il s’agit, pour la gauche, de renouer le lien entre justice et autonomie, régulation collective et existence individuelle.

Il n’y a pas de fatalité dans le succès ou l’échec des idées politiques. La gauche cessera de laisser à la droite le triomphe de l’époque lorsqu’elle conciliera une conception radicale de l’émancipation, du travail et du bien public avec une vision créative de l’autonomie et de la démocratie. Le collectif « Le pouvoir nous veut triste » entend contribuer à la discussion autour de ces différents enjeux.

Tanguy Isaac
John Pitseys
François Schreuer
Bernard Swartenbroekx
Philippe Verdoot
Gilles Verniers

 

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