Le vote du « décret-programme » visant à concrétiser quelques uns des reculs sociaux les plus douloureux que veut imposer la droite — notamment l’augmentation du minerval pour les études supérieures — a été reporté de quelques semaines au Parlement de la Communauté française. De nouveaux amendements déposés par l’opposition de gauche ont permis ce report, qui risque cependant de ne rien changer, puisque le MR et les Engagés semblent déterminés à concrétiser leurs intentions mortifères, à mille lieues des engagements qu’ils avaient pris devant les électeurs en 2024.
Il n’est peut-être pas inutile de rappeler à quel point la condition étudiante en Belgique francophone a été fragilisée, ces dernières années, et à quel point l’augmentation du minerval s’inscrit dans — et vient aggraver — un contexte général extrêmement difficile.
Les faits sont tout simplement alarmants.
En quinze ans, le nombre d’étudiants bénéficiant d’un Revenu d’intégration sociale a triplé, selon le SPF Intégration sociale. On apprenait en outre, en 2024, grâce à Philippe Defeyt que la proportion d’étudiants qui travaillent pour payer leurs études en Wallonie et à Bruxelles a doublé en moins de dix ans (chiffres de l’année académique 2021-2022). Et tout indique que la tendance s’est poursuivie depuis lors, sur fond de crise de l’énergie et d’accès au logement étudiant de plus en plus difficile.
Selon la RTBF, il manque 70.000 logements étudiants en Belgique et le prix moyen d’un kot, charges comprises, atteignait quasiment 600 EUR en 2025. De surcroît, comme le montrait à la dernière rentrée une enquête de la même RTBF, de nombreux kots actuellement proposés sur le marché sont insalubres, notamment du fait de problèmes de ventilation, de moisissures, sans parler de l’isolation souvent déficiente voire absente qui fait exploser la facture de chauffage.
Et la situation du logement étudiant risque encore de s’aggraver, notamment du fait de la privatisation accélérée du secteur. Loin de toute politique sociale, le logement étudiant est devenu le terrain de jeux d’investisseurs immobiliers qui en tirent un rendement sensiblement supérieur à celui du logement classique, avec des offres dont les prix sont devenus totalement inaccessibles à un grand nombre de familles. Difficile, ici, de ne pas mentionner le contexte liégeois, où les projets se multiplient, portés par des promoteurs immobiliers qui empilent sans vergogne les clapiers, parfois dans des projets plus que « limite ». Le projet, très peu qualitatif, de 132 kots au Cadran (ainsi que d’un hôtel de 132 chambres), actuellement soumis à enquête publique, en est un exemple frappant, mais on peut aussi citer la énième version du projet Minguet au bout de l’esplanade Saint-Léonard. Après avoir voulu construire pas moins de 300 kots (!), le promoteur (et polémiste raciste à ses heures perdues) liégeois vient de déposer une nouvelle demande de permis pour un projet n’en comptant plus que 38 (ce projet est également en cours d’enquête publique). Il y a aussi le projet de 253 kots à Bavière, porté là encore par le secteur privé (les SA « ZABRA Real Estate » et « LIFE »), la transformation annoncée de l’Hôtel de la Couronne, place des Guillemins, en 76 kots ou encore les 400 nouveaux kots construits par… le secteur privé sur des terrains universitaires, derrière les « homes » du Sart Tilman : si l’université a finalement obtenu que 24% de ces logements soient à tarif social, ce ne sera pas le cas de tous les autres. Dans ce contexte de démission des pouvoirs supérieurs et des institutions d’enseignement supérieur (qui reçoivent pourtant des subsides sociaux notamment dans le but de mener une politique sociale de logement), soulignons que c’est la Ville de Liège et l’intercommunale ISOSL qui portent le seul projet important de « kots sociaux » avec la reconversion en cours de l’ancien Hôpital des Anglais en 104 logements étudiants à prix modérés. On peut encore signaler un projet de 27 kots sociaux à Sclessin, porté par Le Logis social.
Mais revenons au cœur de notre propos : cette précarité étudiante qui galope a des effets massifs pour les personnes concernées, sur différents tableaux (on pourrait parler de la santé) mais notamment sur les chances de réussite, puisque, selon une étude de Joël Girès, les étudiants ne déclarant aucune privation obtiennent en médiane 13,1/20 de moyenne, alors que ceux qui en subissent au moins cinq ont en médiane 9,3/20.
Ajoutons que la santé mentale des étudiants comme de la jeunesse en général est un vrai sujet d’inquiétude, avec des troubles anxieux et dépressifs qui ont explosé à la suite de l’épidémie de COVID, mais restent aujourd’hui très importants. Entre la crise écologique globale, les guerres qui se multiplient et l’IA qui annonce une entrée difficile sur le marché du travail pour beaucoup de jeunes diplômés, il faut bien reconnaître que l’horizon est comme un couvercle.
Quant aux bourses d’études, si le budget qui leur est consacré a significativement progressé depuis 2010, leur montant moyen a par contre augmenté nettement moins vite que l’inflation sur la période, s’établissant aujourd’hui, en moyenne, à 1400 EUR par an, à peine — très loin des coûts réels d’une année d’étude. Pire : une part importante des étudiants en situation de précarité ne fait pas appel au dispositif, soit parce que les critères d’attribution sont inadaptés (notamment parce que les revenus pris en considération ne sont pas ceux de l’année en cours), soit parce que de nombreux étudiants ignorent qu’ils pourraient bénéficier d’une bourse ou n’osent pas déposer un dossier (phénomène de « non recours »).
Face à cela, non seulement les gouvernements des droites n’apportent aucune réponse de nature sociale, mais ils font délibérément empirer la situation. L’augmentation du minerval (particulièrement brutale en haute école, puisqu’il sera multiplié par 5 dans certaines d’entre elles) va sans le moindre doute mettre en difficulté des dizaines de milliers d’étudiants, refermer un peu plus l’accès à l’enseignement supérieure et les chances de réussite des enfants de la classe populaire. Et puis le gouvernement « Arizona » a décidé en 2025… d’abaisser l’âge minimum du travail étudiant à 15 ans et d’augmenter le nombre d’heures de travail étudiant autorisées, qui atteint désormais 650 heures par an, soit quasiment l’équivalent d’un mi-temps (ce qui au passage fragilisera un peu plus le financement de la Sécu et détruira pas mal de vrais emplois). Ah oui, pour faire bonne mesure sans doute, la droite wallonne au pouvoir veut aussi supprimer la quasi-gratuité (12 EUR par an) de l’abonnement TEC pour les 18-24 ans, même si elle a pour le moment temporisé sur ce volet face aux réactions très vives que cette intention (nullement annoncée dans les programmes électoraux, une fois de plus) a suscitées.
Difficile, face à ce tableau d’ensemble de ne pas conclure que la Belgique des années 2020 a purement et simplement renoncé à l’idée de démocratisation des études, d’émancipation par le savoir : si le nombre d’étudiants a augmenté au fil des années, les chances de réussite restent, elles, très situées socialement. L’université reste un très puissant vecteur de reproduction sociale.
Les libéraux, lorsqu’ils prennent leurs pires mesures anti-sociales, ont souvent un petit couplet sur leur amour de l’école et des études, leur vision de l’« égalité des chances » (cet adverse de l’égalité réelle) selon laquelle la vie serait une compétition dont leur petit progressisme à eux consisterait à veiller à ce qu’elle soit équitable. On voit dans leur manière de traiter la jeunesse et les étudiants que ce discours est une pure mystification. La réalité, c’est que ces soi-disants libéraux défendent à tout prix le maintien des privilèges de la classe sociale la plus favorisée : toutes leurs mesures vont clairement dans ce sens.
Face à tout cela — et ce principe vaut de manière générale —, la gauche ne pourra se contenter de demies-mesures. Elle doit porter de façon concrète une vraie ambition égalitaire dont la démocratisation des études supérieures est une dimension incontournable. Elle doit dès lors mettre à son programme un sérieux renforcement des bourses d’études. Elle doit contester au privé le monopole qu’il est en train de prendre sur le logement étudiant et prévoir un nouveau programme public de logement étudiant (en pensant aussi sa localisation, les services qui vont avec, la mobilité, etc). Elle doit renforcer — qualitativement et quantitativement — l’offre de restauration étudiante (saluons ici la récente initiative de l’Université de Liège, qui a déprivatisé ses cantines). Elle doit se donner l’objectif de faire baisser globalement le coût des études (lequel ne se limite pas au minerval).
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