Question écrite du 20 mai 2026
Monsieur le bourgmestre,
J’ai pris connaissance du projet immobilier porté par la SA MIMOB sur le site des anciens établissements Sacré, rue Vivegnis 1, 3, 5, 33, 35 et 37, actuellement et jusqu’au 27 mai soumis à enquête publique (référence U/95901 C) (1).
S’il me semble souhaitable que ce site, à l’abandon depuis des décennies, connaisse une évolution et si la construction de logement à proximité du tram et de la future gare de Liège-Vivegnis est a priori souhaitable, le projet tel que présenté m’inquiète sur différents points.
1. Je note tout d’abord que ce projet impliquerait le déplacement du terrain de sport situé au bout de l’esplanade Saint-Léonard. Pourriez-vous m’apporter des précisions à cet égard ? Ce terrain est-il bien propriété de la Ville ? Si oui, qu’est-ce qui peut justifier qu’un promoteur privé obtienne de modifier un équipement public ? La Ville a-t-elle d’ailleurs marqué une forme d’accord à cet égard ou cela reste-t-il, comme je le suppose, de la compétence du Conseil communal ? Dans ce cas, le permis peut-il être délivré sans une délibération préalable du Conseil ?
Je me permets d’insister sur ce point car ce terrain de sport est de toute évidence un lieu essentiel pour la jeunesse du quartier, un lieu approprié, où se nouent des liens sociaux, un lieu qui participe au caractère populaire et habité de l’esplanade Saint-Léonard. Il me paraîtrait très regrettable que cette dimension soit sacrifiée sur l’autel d’une promotion immobilière.
2. De façon plus générale, j’observe à quel point l’esplanade Saint-Léonard — et particulièrement l’espace engazonné situé à son extrémité, qui est le seul parc public sur plusieurs kilomètres, en rive gauche, entre Sainte-Agathe et Parc Astrid — est devenu un lieu convivial, où les habitants des quartiers alentours aiment à se retrouver, y compris en soirée lors des grandes chaleurs. Cette fonction indispensable dans un contexte très minéral génère inévitablement un peu de bruit, ce qui ne pose pas de problème à ce jour. Qu’en sera-t-il si une barre de logements en rez +5 est construite devant ce parc ? Pouvez-vous m’assurer que la fonction récréative et, si je puis utiliser cette image, « respiratoire » du petit espace vert sera maintenue ?
3. Ensuite, je me questionne sur l’impact de ce projet sur la rue Vivegnis. Cette rue particulièrement étroite est à l’heure actuelle relativement paisible. Et ce caractère paisible est déterminant pour lui permettre de jouer son rôle de liaison cyclable — sur l’axe reliant le centre-ville au Thier-à-Liège —, tel que reconnu dans différents documents de planification urbaine et de mobilité ; mais aussi pour permettre la simple circulation des piétons dans une rue où les trottoirs sont parfois ramenés à une expression quasi symbolique. La réalisation de ce projet immobilier est-elle compatible avec cette fonction cyclable et avec le gabarit de la rue ?
4. Par ailleurs, j’aimerais savoir si ce projet tient compte de la réouverture souhaitée du point d’arrêt SNCB place Vivegnis : cette perspective recommanderait de créer un généreux cheminement piéton le long du chemin de fer, permettant notamment de rejoindre la rue Hors-Château et ses nombreuses écoles de façon plus directe. Cela a-t-il été anticipé ?
5. Enfin et peut-être surtout, sur un plan fondamental, je m’interroge sur le caractère inadéquat de l’offre annoncée au regard du contexte social du quartier et de l’impasse dans laquelle se trouve aujourd’hui la politique du logement social, pour des raison qui, certes, dépassent le cadre communal. Nos quartiers populaires liégeois sont à mes yeux une chance, en ce qu’ils permettent à des personnes ayant des revenus limités d’habiter dans le cœur de la ville, à proximité des services et des transports publics dont elles sont d’ailleurs plus grandes utilisatrices que leurs concitoyens plus privilégiés. La notion de « mixité sociale » est volontiers invoquée, comme une sorte de slogan, mais elle n’a de sens que si elle favorise le droit à la ville de toutes et tous ; certainement pas si elle justifie l’envahissement spatial et aussi — ce n’est pas moins important — symbolique des espaces populaires par des projets immobiliers qui constituent de toute évidence un pied-de-nez aux personnes qui vivent là et n’auront jamais accès à ces immeubles dessinés pour la bourgeoisie. L’idée de gentrification est souvent utilisée à tort à travers dans une ville dont les statistiques montrent qu’elle s’est appauvrie au fil des décennies, mais dans le cas présent, elle me semble pertinente. Et je pense qu’en la matière, il vaut mieux prévenir qu’espérer guérir, car les dégâts des phénomènes d’éviction urbaine sont démocratiques et se rattrapent très difficilement.
Même si je n’ignore pas que la Ville ne dispose pas d’un pouvoir absolu en matière d’urbanisme, même si je sais que le dossier est marqué par des antécédents qui limitent encore un peu plus le pouvoir d’appréciation du Collège communal, même si je sais que notre situation budgétaire et la mainmise régionale sur notre destin ne nous laissent presqu’aucune marge de manœuvre pour reprendre la main dans une logique publique, je souhaiterais, Monsieur le bourgmestre, vous demander par la présente de réunir les acteurs — en ce compris les habitants du quartier — afin de réfléchir à la possibilité d’une alternative au projet proposé.
D’avance, je vous remercie pour vos réponses.
François Schreuer
Conseiller communal de la Ville de Liège
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